L’internet nous a familiarisés avec l’acronyme FAQ pour Frequently Asked Questions (que des linguistes francophones ont eu l’idée un peu poche de traduire par « Foire aux questions »). Comme directeur artistiques des Zones Théâtrales, je n’ai pas de Frequently Asked Questions, seulement une Frequently Asked Question – au singulier : « Qu’est-ce qui t’intéresse dans les spectacles que tu as choisis? »
OK, c’est aujourd’hui que j’y réponds. Je vais passer les spectacles en ordre, mais en gardant Nature morte dans un fossé et le Projet Rideau/Rideau Project pour la fin, parce que ce sont des cas à part.
Je commence donc par Bob va à la mer du Théâtre du Nouvel-Ontario. Depuis que j’ai vu sa mise en scène de L’Hôtel à la Catapulte, le travail de Geneviève Pineault m’interpelle et ce qu’elle a fait depuis qu’elle est au TNO – je pense à Slague – déclenche toujours mon intérêt. Lorsqu’elle m’a annoncé il y a un an et demi qu’elle souhaitait monter en français See Bob Run de Daniel MacIvor, j’ai été intrigué. Je connais MacIvor et son théâtre depuis plus de vingt ans. Il y a une quinzaine d’années, j’avais même fait un premier jet de traduction de sa pièce House pour un projet qui finalement n’avait pas abouti. À Montréal, le Festival de théâtre des Amériques, le Quat’Sous et l’Usine C ont beau avoir fréquemment invité MacIvor à jouer, son travail est à peu près inconnu au Québec et dans la francophonie canadienne. Pourtant, son théâtre a une importance énorme au Canada anglais par la constance de sa qualité à travers près d’une vingtaine de textes et par l’originalité de sa dramaturgie, toujours en équilibre sur le fil entre théâtre et performance, entre représentation et présentation, entre l’imaginaire et le réel. See Bob Run, devenu Bob va à la mer dans la très juste traduction d’Annick Léger, met en scène une adolescente en fuite qui entremêle les adresses au public et ce qu’elle raconte aux conducteurs des voitures qui la prennent sur le pouce; à travers contes, récits, mensonges, omissions et révélations fragmentaires, le spectateur comprend peu à peu qui est cette adolescente en fuite et ce qu’elle est en train de vivre. Un rôle difficile, par la justesse émotive qu’il demande, mais surtout par la maîtrise de la durée qu’il exige. Or Geneviève m’annonce qu’elle donne le rôle à une toute jeune comédienne de peu d’expérience : Sandy Fortier. Elle a beau avoir du talent, je me dis qu’architecturer le long arc du spectacle va être une chose difficile pour elle. Au moment de la sélection, le spectacle avait beau être dans ma liste « A », j’attendais de voir. Or, la performance de Sandy Fortier m’a soufflé. Beau travail de mise en scène, mais ça, je m’y attendais. Une autre chose m’a enthousiasmé : le costume créé par Isabelle Bélisle, subtilement polymorphe, bourré de contradictions, métaphore secrète de la détresse et de la confusion du personnage.
Je suis depuis ses débuts le projet Comment on dit ça ‘t’es mort’ en anglais de la Tangente. La sophistication artistique de Claude Guilmain et Louise Naubert m’a interpellé dès que j’ai fait connaissance de leur travail. Leur Requiem pour un trompettiste, un projet complètement fou impliquant un quintette de jazz live et un dédoublement de point de vue pour les spectateurs, avait ouvert avec éclat les premières Zones Théâtrales en 2005. Ce projet-ci est né d’une veine plus intimiste : Claude Guilmain a écrit une série de proses cadencées au « je », proses où le narrateur, affecté par la perte simultanée de son père et de son frère, voit son esprit s’égarer dans des peurs imaginaires dès que survient une contrariété. Ces textes sont profondément touchants car ils font état d’un esprit adulte qui, face à l’intolérable, réagit comme celui d’un enfant : par une fuite éperdue dans un monde imaginaire, guère plus rassurant que le monde réel, certes, mais qui au moins vient de soi. Louise Naubert a minutieusement arrangé ces textes en une série de monologues. Elle a trouvé son interprète en Bernard Meney, qu’elle a rencontré lors du Laboratoire du Théâtre français dirigé par Brigitte Haentjens. Bernard, que je connais depuis fort longtemps, a eu un parcours d’acteur atypique, faisant partie dans les années quatre-vingt de la petite équipe du Théâtre Ubu, travaillant depuis trois ans avec Wajdi Mouawad. Il est sensible comme un sismographe de pointe et sa technique d’acteur, tant vocale que corporelle, est d’une précision peu commune. Pour l’acteur, Louise Naubert et les concepteurs ont créé un écrin visuel à la beauté aussi saisissante que fragile. Le résultat est à la fois émouvant et beau, car les divers langages de la représentation théâtrale développent leur ligne à distance les uns des autres; le résultat n’est pas un unisson, mais un accord riche d’harmonies secrètes. Bref, comme dirait mon père, « de la belle ouvrage ».
Rearview est un autre projet que j’ai eu la chance de suivre depuis presque ses débuts. La Troupe du Jour avait organisé une résidence d’auteurs dans une base pour biologistes située sur les bords d’Emma Lake, un lac perdu au fond des bois à trois heures au nord de Saskatoon – la ville où réside la compagnie. Denis Rouleau, le directeur de la compagnie, m’avait invité à venir assister à la fin de la résidence. Parmi ce que j’y avais entendu, deux textes m’avaient frappé : La Maculée de Madeleine Blais-Dahlem (dont l’écriture n’était pas encore très avancée) et 15 km/h de Gilles Poulin-Denis, un solo qu’il interprétait lui-même. Il y avait dans cette version un côté « acteur-qui-s’écrit-un-one-man-show-plutôt-que-d’attendre-que-le-téléphone-sonne », mais surtout il y avait là une indéniable voix d’auteur. Car déjà dans cette version, on trouvait le cœur de Rearview : un homme qui croit fuir les autres alors qu’il se fuit lui-même. Je me suis arrangé pour qu’il puisse bénéficier de travail dramaturgique avec Yvan Bienvenue, qui me semblait le coach idéal pour ce texte : Yvan se retrouverait dans cet univers et pourrait aider Gilles à donner une authentique densité textuelle à son monologue. Puis Gilles a travaillé avec Alain Jean et s’est découvert une véritable nature d’écrivain – ce qui n’est pas nécessairement le cas chez les comédiens qui écrivent. Le texte a intéressé Philippe Lambert, qui en a fait une mise en scène attentive. Résultat : un bel objet théâtral, prenant, complexe, savamment texturé. M’a particulièrement séduit : l’environnement sonore sidérant conçu par Jacques Poulin-Denis, le frère de Gilles.
(À suivre…)