Mot de Paul Lefebvre,
directeur artistique
Pendant six journées, les zones théâtrales francophones disséminées sur la pleine largeur du continent convergent à Ottawa. Les Zones Théâtrales concentrent et confrontent des œuvres de théâtre qui, à cause des ahurissantes distances canadiennes, ne se rencontrent jamais; or, c’est précisément cette rencontre qui est féconde. Car l’ensemble des productions théâtrales présentées au cours de ces Zones développe un sens – un narratif – beaucoup plus vaste que la somme des spectacles présentés.
Car les pièces de théâtre sont à la collectivité ce que les rêves sont aux individus : des représentations symboliques des problèmes contre lesquels la raison et la volonté sont impuissantes. L’idée n’est pas de moi, mais du dramaturge américain David Mamet, qui la développe dans son court essai A National Dream-Life. Cette pensée, qui pour moi résume le rôle secret (et essentiel) du théâtre dans la société, m’est revenue lorsque j’ai récemment lu cette phrase de l’économiste français Bernard Maris : « Ignorer Freud en économie est à peu près équivalent à ignorer Einstein en physique. » Tout comme la parole en psychanalyse, l’art dit dans ce qu’il ne dit pas. Et le théâtre est l’art privilégié pour comprendre les interactions entre les humains parce qu’il est doublement une interaction humaine réelle : entre les acteurs eux-mêmes, et entre les acteurs et les spectateurs. La crise financière, qui lance tant d’entre nous dans la précarité, même si un jour elle se règle à force de déplacer des milliards, ne sera jamais vraiment résolue tant que les pulsions folles qui ont mené à cet effondrement économique ne seront pas racontées, ne seront pas jouées.
Le théâtre présenté à ces Zones Théâtrales est, pour ce qui est de ces préoccupations, terriblement de son temps. Ce n’est pas sciemment planifié, mais c’est ça. Elles s’ouvrent et se ferment avec deux spectacles dont les nombreux personnages offrent une sorte de radiographie sociale et où la force dévastatrice est l’argent fou : Nature morte dans un fossé et Une maison face au Nord. Ces deux spectacles encadrent trois solos – comment mieux exprimer le désarroi de l’individu d’aujourd’hui dont les repères se désagrègent? – où chacun des personnages perd en quelque sorte la raison : Bob va à la mer, Comment on dit ça « t’es mort » en anglais? et Rearview. En parallèle, il y a le Projet Rideau/Rideau Project qui dévoile ce que masquent les façades photogéniques d’Ottawa. Mais en fin de parcours, il y a aussi Le grand voyage de Petit Rocher, une ode à l’amitié. Or, l’amitié est une étrange vertu, car elle peut être immorale – deux criminels peuvent avoir dans leur criminalité une authentique amitié. Mais dans ces temps où, continuellement, ce que l’on tenait pour vrai s’avère faux et où l’on dénonce la rapacité pour mieux la pratiquer, l’amitié est sans doute ce qu’il y a de plus sensé pour échapper au saccage du sens qui se déroule autour de nous.
Notre mandat est le suivant : Zones Théâtrales est un événement rassembleur biennal : un temps de rencontre et un lieu de rayonnement pour le théâtre professionnel des communautés francophones canadiennes et des régions du Québec, ceux qui le créent et ceux qui s’y intéressent. Les Zones abolissent les distances, condensent le temps, permettent de vivre – entièrement ou par fragments – une intense semaine de théâtre. Une semaine unique, car tous ceux qui y participent, les spectateurs au premier chef, créent l’unicité de cette semaine : le théâtre, ça ne se joue pas devant le public, ça se joue avec lui.
Le théâtre présenté au cours de ces six jours, venu de partout au pays, est un théâtre d’aujourd’hui pour aujourd’hui. Chaque spectacle est ancré dans son territoire d’origine, mais il n’en est pas qu’un miroir. Chacun des spectacles cadre une vue sur le monde, mais il n’est pas qu’une fenêtre. Ce théâtre est comme certains panneaux vitrés par une certaine lumière : on s’y voit comme dans un miroir, mais à travers eux, on voit aussi l’infini du monde. Tout comme le théâtre, qui est à la fois le réel qui (se) rêve et le réel des rêveurs.



